LE PHARE D'ALEXANDRIE

20/08/2012 14:28

 

Le Phare d’Alexandrie fut considéré comme la dernière des sept merveilles du monde antique et a servi de guide aux marins pendant près de dix-sept siècles (du IIIe siècle av. J.-C. au XIVe siècle). La construction du phare aurait débuté vers -297 (la date exacte est inconnue) et duré une quinzaine d’années. Les travaux sont initiés par Ptolémée Ier mais celui-ci meurt avant la fin du chantier qui est achevé sous le règne de son fils Ptolémée II.

L’emplacement du phare d’Alexandrie

Le site choisi pour la construction du phare est la pointe de l’île de Pharos à l’emplacement de l’actuel Fort Qaitbay qui date de la fin du XVe siècle et qui est d’ailleurs construit en partie avec des blocs antiques qui appartenaient, entre autres, au phare. Les nombreux tremblements de terre qui ont eu lieu dans la région entre le IVe siècle et le XIVe siècle ont peu à peu endommagé le phare qui a été presque entièrement détruit en 1303. En 1349, Ibn Battûta, le célèbre voyageur musulman, raconte :

« Étant allé au Phare [...] je constatai que son état de délabrement était tel qu’il n’était plus possible d’y entrer ni d’arriver à la porte y donnant accès. »

Le phare a dû rester dans cet état jusqu’à la fin du XVe siècle quand le sultan Al-Achraf Sayf ad-Din Qait Bay, un des derniers souverains mamelouks de l’Égypte, y ordonna la construction d’une citadelle dans le but de protéger la ville contre la menace de l’Empire ottoman.

On a longtemps pensé que la construction avait été dirigée par l’architecte Sôstratos de Cnide dont le nom est donné par le géographe grec Strabon. Il cite une inscription en plomb insérée dans un mur du Phare ainsi libellée :

« ΣΟΣΤΡΑΤΟΣ ΔΕΞΙΦΑΝΟΥ ΚΝΙΔΙΟΣ ΘΕΟΙΣ ΣΩΤΕΡΣΙΝ ΥΠΕΡ ΤΩΝ ΠΛΩΙΖΟΜΕΝΩΝ
(Sôstratos fils de Dexiphanès de Cnide a dédié ce monument aux dieux sauveurs pour le salut des navigateurs »

Traduction littérale : Sôstratos de Dexiphanès Cnidien aux dieux sauveurs pour les navigateurs

On a polémiqué sur l’identité des dédicataires de l’épigramme de Sôstratos. On pensait au départ que les dieux sauveurs étaient en fait les Dioscures, Castor et Pollux, protecteurs des marins. Finalement, il semblerait que la dédicace s’adresse à Ptolémée Ier qui était connu comme Ptolémée Sôter (ce qui signifie sauveur en grec). Jean-Yves Empereur, quant à lui, se base sur une épigramme du poète du IIIe siècle av. J.-C. Posidippos pour appuyer son hypothèse selon laquelle Sôstratos aurait en fait dédié la statue qui surmontait le phare et non le phare lui-même.

Rôle du phare

Le phare a été construit pour protéger les marins de la côte d’Alexandrie bien sûr, mais également, selon Jean-Yves Empereur, en tant qu’œuvre de propagande. La ville tout entière a été construite de façon démesurée et le phare devait en être le symbole. Le résultat fut tel que, depuis, le mot phare (de l’île de Pharos, du latin pharus) est utilisé pour désigner communément ce type d’édifice. D’ailleurs, bien qu’il existait à Alexandrie d’autres bâtiments tout aussi célèbres que le phare (la Grande Bibliothèque, le tombeau d’Alexandre), il deviendra emblématique de la ville et l’est encore aujourd’hui. Le phare dominait la côte et permettait aux marins d’avoir un point de repère, la côte étant relativement plate.

On peut lire chez Strabon que le phare était construit en pierre blanche qui serait en fait un calcaire local (pierre blanche du Mex) qui a la particularité de durcir au contact de l’eau. On pense aussi que les parties les plus critiques du phare ont été réalisées en granit d’Assouan. D’ailleurs le fort Qaitbay, édifié sur le site du phare, a été construit selon le même procédé.

Aspect et dimensions

Jean-Yves Empereur a étudié des représentations du phare plus ou moins fidèles (documents figurés, mosaïques,...) mais aussi des sources écrites (Strabon, Plutarque, Abu Hamid Al-Andalusi, Ibn Battûta, etc.) et a réussi à en tirer un plan assez précis. Il a notamment étudié des pièces de monnaie frappées à Alexandrie entre le Ier siècle av. J.-C. et le IIe siècle. Il s’est aussi appuyé sur une sépulture antique du IIe siècle av. J.-C. à Taposiris Magna (à environ 40 km d’Alexandrie), au-dessus de laquelle le propriétaire avait fait réaliser une copie réduite du phare.

Il a déduit de ses travaux que le phare devait être un bâtiment à trois étages :

* une base carrée légèrement pyramidale,

* une colonne octogonale,

* une petite tour ronde distale surmontée d’une statue,

le tout pour une hauteur d’environ 135 mètres.

On pense que son rayon de visibilité s’étendait sur environ 50 kilomètres.

La base devait mesurer environ 70 mètres de hauteur sur 30 mètres de côté et on y accédait par une rampe à arcades. Une cinquantaine de pièces servant d’habitation au personnel chargé de l’entretien du phare ou à entreposer le combustible étaient aménagées tout autour d’une rampe intérieure, ce qui explique les fenêtres asymétriques qui suivaient en fait l’axe de la rampe intérieure. Cette rampe était assez large pour permettre le passage du bétail chargé d’acheminer le combustible. Elle donnait accès à une sorte de terrasse avec une rambarde de 2,30 mètres de haut entourée de quatre Tritons soufflant dans des cornes, un à chaque coin de la terrasse. Le deuxième étage était, comme nous l’avons vu, de forme octogonale et mesurait 34 mètres de hauteur et 18,30 mètres de largeur. Il comportait un escalier intérieur qui menait au troisième étage. Celui-ci était rond et ne mesurait que 9 mètres de hauteur. Il contenait lui aussi un escalier de 18 marches.

Statue(s) du phare

Au sommet du phare se trouvait une statue qui n’a pas encore pu être formellement identifiée ; en effet, il pourrait s’agir de Zeus, de Poséidon ou d’Hélios :

1. Dans son poème, Posidippos nous dit qu’il s’agit de la statue de Zeus et ce fut probablement le cas pendant la première moitié du IIIe siècle av. J.-C. Une autre source semble aller dans le même sens : c’est une intaille en verre du Ier siècle qui montre le phare surmonté de Zeus qui tient dans la main gauche une lance et dans la main droite une sorte de coupelle. Sur cette représentation, le phare est entouré d’Isis Pharia et de Poséidon, divinités qui avaient chacune un temple sur l’île de Pharos. La statue de Zeus serait donc restée en place jusqu’à l’arrivée des Romains.

2. Il existe un gobelet en verre datant du IIe siècle av. J.-C. et retrouvé à Bagram en Afghanistan qui, en revanche, montre l’image d’un dieu tenant une rame dans la main gauche ce qui ferait de lui Poséidon. Ce même dieu est cité dans un texte du Ve siècle av. J.-C. parlant d’une réparation du Phare.

3. Finalement, une mosaïque datant de 539 montre le Phare surmonté d’Hélios.

On pourrait penser que les trois statues se seraient succédé. On aurait eu tout d’abord la statue de Zeus, qui était vénéré sous la forme d’Ammon-Zeus et comme étant donc l’ancêtre des Ptolémées. Il serait donc logique qu’à leur arrivée, les Romains aient supprimé cette statue qui rappelait trop les Lagides. Ils l’auraient donc remplacé par une statue de Poséidon, dont la fonction collerait parfaitement avec le rôle du phare, c’est-à-dire celui de protéger les navigateurs. Il aurait pu être ensuite remplacé par Hélios, qui à la fin de l’Antiquité était une divinité courante. Malheureusement, il existe un édit promulgué en 391 par Théodose Ier, empereur romain qui a fait du christianisme la religion d’État, qui va à l’encontre de ces hypothèses. En effet, cet édit visait à abolir les cultes païens sur le territoire romain dont faisait partie l’Égypte. On sait qu’il a été suivi à Alexandrie de manière assez consciencieuse, dans la mesure où c’est suite à cet édit qu’a été détruit le temple de Sarapis par exemple. De plus, il semblerait plus logique qu’après la christianisation de Rome, ce soit une statue de saint Marc, patron de la ville ou plus simplement du Christ qui ait couronné le phare. Par contre, ce dont on est sûr, c’est qu’au IXe siècle, une mosquée a été installée au sommet de la tour par Ahmad Ibn Touloun.

On a retrouvé immergées au pied du fort Qaitbay deux statues colossales : la première est celle d’un Ptolémée en pharaon et la deuxième, une statue d’Isis. Ces statues devaient être posées devant le phare pour être vues des navigateurs entrant dans le port. On ne sait pas avec certitude quel Ptolémée est représenté mais on suppose qu’il s’agit de Ptolémée II et que la statue d’Isis est en fait son épouse Arsinoé II que le pharaon avait divinisée après sa mort.

Explorations sous-marines

Les fouilles archéologiques sur le site du fort Qaitbay ne sont devenues systématiques que depuis la seconde moitié du XXe siècle. En effet, si la présence de blocs sous-marins était connue depuis le XVIIIe siècle, ces blocs n’ont pas été étudiés avant les années 1960 et l’image plus ou moins réaliste que l’on avait du phare avant cette date était le plus souvent basée sur les textes antiques tout autant que sur des légendes.

La première étude vraiment sérieuse du phare (et non du site) est celle réalisée par Hermann Thiersch au début du XXe siècle et qui a été soutenue par le musée gréco-romain. Il recensa toutes les sources existant jusqu’alors pour arriver à une description assez fidèle du phare à différentes époques. Pour Thiersch, les assises du phare se trouvaient encore dans le donjon du fort Qaitbay. Vers 1916, un ingénieur français du nom de Jondet réalisa des sondages et confirma cette hypothèse. Mais le fort, qui était une construction militaire, était interdit d’accès et il a fallu attendre le début des explorations sous-marines pour pouvoir vraiment étudier les vestiges du phare.

Ces explorations ont commencé au début des années 1960 grâce à un plongeur et archéologue amateur alexandrin, Kamel Abul Saadat, qui a été le premier à explorer l’entrée du port et à attirer l’attention sur les blocs qui s’y trouvaient. En 1962, il convainc la marine égyptienne de renflouer une statue colossale d’Isis et en 1968, l’Unesco envoie sur place l’archéologue écossaise Honor Frost avec qui Kamel Abul Saadat établit le plan des fonds sous-marins. En 1975, elle publiera le premier article scientifique sur le site antique dans l’International Journal of Nautical Archeology.

Suite à l’immersion malencontreuse de gros blocs de béton au pied du phare, le service des antiquités a sollicité le Centre d’études Alexandrines (CEAlex), créé par Jean-Yves Empereur, et son équipe de plongeurs pour étudier les fonds entourant le fort Qaitbay. Depuis 1994, plus de 3000 blocs, dont plus des 2/3 sont des blocs architecturaux, ont été recensés. Pour cela, des dizaines de blocs ont été remontés à la surface grâce à des ballons mais c’est un travail difficile et cela explique la lenteur des travaux dans la zone. Le CEAlex a tout de même réussi à cartographier complètement le site, et il ne reste plus aujourd’hui qu’à étudier les blocs.

Beaucoup de fragments de colonnes ont été retrouvés mais leurs bases et les chapiteaux sont en revanche plus rares. En effet, ils ont souvent été réutilisés dans des constructions plus tardives (mosquées, citernes). On a retrouvé aussi une demi douzaine de colonnes importées à Alexandrie et portant le cartouche de Ramsès II, 28 sphinx datés de différents règnes (Sésostris II, Psammétique II) et des obélisques signés Séthi Ier.

Mais il s’agissait évidemment de prouver que ces blocs provenaient effectivement du phare. On a retrouvé des encadrements de porte, par exemple en granit d’Assouan, particulièrement massifs : 11,5 mètres de haut pour un poids de plus de 70 tonnes. On imagine donc assez difficilement que ces blocs aient pu être déplacés. Et ils ont été trouvés au pied du fort Qaitbay. Quand on compare ces données avec les sources antiques qui indiquent que le phare se trouvait sur le site du fort et qu’il a été détruit par les tremblements de terre, on peut supposer que ces encadrements de porte proviennent du phare. De plus, une source du XIIe siècle nous révèle que les pièces du phare étaient scellées les unes aux autres par du plomb fondu et lors des fouilles on a retrouvé des blocs où étaient fixées des broches de plomb, métal qui d’ailleurs se trouve en grande quantité dans la zone entourant le fort. Un chercheur du CEAlex, Mourad El Amoury, a mené des études sur les modes d’assemblage entre les cavités de scellement présentes sur les éléments architecturaux et les plombs de scellement retrouvés lors des fouilles, confirmant cette technique de scellement utilisée lors de la construction du phare.

L’emplacement du phare est toutefois mis en doute par Jean Yoyotte qui, dans les commentaires du Voyage en Égypte de Strabon, trouve cette théorie « discutable ». Il s’appuie pour cela sur les blocs de pierre retrouvés au pied du fort Qaitbay dont la disposition sur le site ne correspond pas, selon lui, à l’ordre qui aurait du être observé suite à un effondrement. Pour Yoyotte, il ne faudrait donc pas négliger l’hypothèse selon laquelle il pourrait s’agir en fait de récifs artificiels construits pour protéger la côte des bateaux ennemis.

sources wikipedia